Les démonstrations
d’affections
de Maîtresse Lockley

QUAND la Belle se réveilla, il faisait presque nuit. Le ciel était encore clair, même si une poignée d’étoiles minuscules avaient déjà fait leur apparition. Maîtresse Lockley, habillée, à n’en pas douter, en toilette du soir, à manches rouges bouffantes et brodées, était assise sur l’herbe, ses jupes décrivant autour d’elle un cercle ravissant. Le battoir de bois était attaché au cordon de son tablier, à demi enfoui dans le lin blanc. Elle claqua des doigts pour que viennent à elle les esclaves, qui étaient en train de se réveiller, et, une fois qu’ils se furent regroupés autour d’elle, à genoux, leurs derrières endoloris assis sur leurs talons, elle leur glissa gentiment dans la bouche de petits morceaux de pêche et de pomme fraîchement cueillies qu’elle tenait entre le pouce et l’index.
— Une bonne fille, fit-elle en caressant le menton d’une jolie Princesse aux cheveux bruns, tout en donnant à cette bouche impatiente un morceau de pomme pelée. Puis elle lui pinça doucement le bout du sein.
La Belle rougit. Mais les autres esclaves ne furent nullement surpris de cette soudaine marque d’affection.
Et, quand Maîtresse Lockley posa le regard droit sur elle, la Belle, hésitante, pencha la tête en avant pour venir saisir le morceau de fruit humide, et, lorsque les doigts caressèrent ses tétons douloureux, elle frissonna. Dans un accès de sensations confuses, elle se rappela chaque détail du supplice de la cuisine. Presque par pudeur, elle rougit encore, en jetant un coup d’œil timide vers le Prince Richard, qui regardait la Maîtresse avec impatience.
Le visage de Maîtresse Lockley était paisible et charmant, ses cheveux noirs dessinant une ombre profonde sur ses épaules. Elle embrassa le Prince Richard, leurs bouches ouvertes s’imbriquèrent, sa main caressait le pénis érigé et se tendit jusqu’à venir recueillir ses couilles au creux de la paume. Son petit récit s’était insinué dans les rêves de la Belle pendant qu’elle dormait dans l’herbe, et elle ressentit une pointe brûlante de jalousie et d’excitation. Le Prince Richard avait une attitude presque charmeuse, avec ses yeux verts pleins de bonne humeur et sa bouche large, appétissante, luisante de l’humidité du morceau de pêche que l’on y introduisait avec lenteur.
La Belle ne savait pas au juste pourquoi son cœur cognait ainsi.
Maîtresse Lockley se livra au même jeu avec chacun des esclaves. Elle caressa l’entrejambe d’une petite Princesse aux cheveux blonds, jusqu’à ce que l’autre se tortille comme le chat blanc de la cuisine, puis elle lui fit ouvrir la bouche pour qu’elle vienne attraper les grains de raisin qu’on y laissait tomber. Le Prince Roger, elle l’embrassa avec plus d’insistance encore qu’elle n’en avait mis à embrasser le Prince Richard, tout en tirant à petits coups sur les boucles noires de son pubis qui lui couronnaient la base de la queue et en lui examinant les couilles, ce qui le fit rougir aussi profondément que la Belle.
Puis la Maîtresse s’assit, comme pour réfléchir. La Belle eut l’impression que les esclaves essayaient, subtilement, de retenir son attention. D’ailleurs, la Princesse brune se courba et baisa le bout du soulier de Maîtresse Lockley qui dépassait de sous ses jupons blancs et plissés.
Sur ces entrefaites, l’une des filles de cuisine arriva avec un grand bol plat qu’elle posa sur l’herbe, et, d’un claquement de doigts, chacun se vit enjoint de venir y laper le délicieux vin rouge. La Belle n’avait jamais rien goûté d’aussi doux et d’aussi bon.
Un épais bouillon suivit, dans lequel nageaient des morceaux d’une viande tendre et fortement épicée.
Ensuite, les esclaves se rassemblèrent une nouvelle fois, et Maîtresse Lockley désigna le Prince Richard et la Belle, puis, d’un geste, indiqua la porte de l’Auberge. Les autres leur lancèrent des regards aigus et hostiles. « Mais que se passe-t-il ? » se dit la Belle. Richard s’avança à quatre pattes, donnant l’impression d’aller aussi vite qu’il pouvait, sans jamais perdre sa souplesse et son agilité. La Belle le suivit et, par comparaison, se sentit gauche.
Maîtresse Lockley ouvrait la marche et les mena dans l’escalier encaissé qui montait derrière le conduit de la cheminée, jusqu’au fond du corridor, après la porte de la chambre du Capitaine, jusqu’à une autre chambre à coucher.
Aussitôt que la porte de la pièce eut été refermée et que Maîtresse Lockley eut allumé les chandelles, la Belle s’aperçut qu’il s’agissait d’une chambre de femme. Le lit lambrissé était décoré de lin brodé, des tentures étaient suspendues aux murs par des crochets, et un grand miroir se dressait au-dessus du manteau de la cheminée.
Richard baisa les pieds de Maîtresse Lockley puis leva les yeux sur elle.
— Oui, vous pouvez me les ôter, acquiesça-t-elle, et, tandis que le Prince lui dénouait les lacets de ses bottes, Maîtresse Lockley délaça elle-même son corsage et le tendit à la Belle, avec ordre de le plier soigneusement et de le déposer sur la table. À la vue de son chemisier défait, avec les marques de laçage du corsage toujours imprimées dans le lin froissé, la Belle sentit un orage de passion se lever en elle. Ses seins lui faisaient mal, comme s’ils étaient encore en train de recevoir des gifles sur le billot de la cuisine. Toujours à genoux, la Belle obéit à ce commandement et plia l’étoffe de ses mains tremblantes.
Quand elle se retourna, Maîtresse Lockley avait complètement retiré son chemisier blanc à jabot. La vision des seins de sa Maîtresse la laissa interdite. Elle dénoua le battoir de bois de ses jupes puis les jupes elles-mêmes. Le Prince lui prit le battoir des mains et fit glisser ses jupes pour les ôter ensuite de ses pieds. Ce fut alors le tour des jupons de glisser au sol, et la Belle les ramassa également, le visage à nouveau saisi d’une vive rougeur, lorsqu’elle jeta un coup d’œil à la toison pubienne, noire et douce, et à ces seins lourds avec leur tétons sombres et dressés.
La Belle plia le jupon et le posa, puis elle se tourna timidement pour regarder par-dessus son épaule. Maîtresse Lockley, nue comme une esclave, et au moins aussi belle, ses cheveux comme un voile noir jusqu’au bas du dos, pria ses deux esclaves de venir à elle.
Elle tendit la main vers la tête de la Belle et la fit lentement descendre. La Belle avait le souffle court et rauque. Elle regardait fixement le triangle de cette toison, juste en face d’elle, les lèvres d’un rose sombre, à peine visibles. Elle avait vu des Princesses nues par centaines, et dans toutes les positions, et pourtant la vision de cette Maîtresse nue la laissa confondue. Elle avait le visage tout moite. Et, de son propre chef, elle vint appuyer sa bouche contre la toison luisante et ces lèvres qui pointaient, prise d’un mouvement de recul, comme si elles avaient été des charbons ardents, et, dans un geste incertain, ses mains se posèrent sur son visage.
Elle posa ensuite sa bouche ouverte contre ce sexe et sentit le contact de ces boucles drues, de ces lèvres douces et élastiques qui ne se pouvaient comparer, lui sembla-t-il, car jamais, auparavant, elle n’avait rien embrassé de tel.
Maîtresse Lockley lui tendit ses hanches, éleva les mains de la Belle, les guida pour que, d’un geste soudain, elle enveloppe Maîtresse Lockley dans ses bras. Les seins de la Belle enflaient à en faire sauter les tétons, et son sexe fut pris de fiévreuses convulsions. Elle ouvrit grande la bouche et fit courir sa langue sous l’épais coussinet des replis rouges, puis, tout à coup, sa langue força le passage des lèvres et goûta ces sucs musqués et salés. Avec un soupir déchirant, elle étreignit fermement Maîtresse Lockley. Elle eut vaguement conscience que, derrière Maîtresse Lockley, Richard s’était levé et qu’il avait glissé ses bras sous les aisselles de Maîtresse Lockley, afin d’être en position de la soutenir. Ses mains étaient sur ses seins, elles en pressaient les bouts.
Mais, de son côté, la Belle s’égarait dans ce qui se présentait à elle. La soie chaude de la toison, les lèvres humides et gonflées, la moiteur qui suintait sur sa langue, tout cela s’agitait en elle, sans retenue aucune.
Et le doux soupir de la femme qui la dominait, ce soupir éperdu alluma en la Belle une étincelle nouvelle. Prise de folie, elle la lécha et la poignarda de sa langue, car elle mourait d’envie de dévorer cette chair délicieuse et salée. Et, frappant le petit clitoris rond et dur du bout de sa langue, elle le suça avec toute la force qu’elle put exercer, et la toison mouillée lui couvrit la bouche et le nez, l’inonda de cette senteur douce et musquée, et elle soupirait, elle aussi, plus encore que la Maîtresse. C’était la petitesse même de la chose qui l’entraînait ; c’était différent d’une queue, et pourtant si semblable à une queue, ce petit nodule qu’elle connaissait si bien était la source vive de l’extase de la Maîtresse, et penchée sur cette source d’extase, oublieuse de tout le reste, elle la lécha, la suça, l’attaqua à petits coups de dents, jusqu’à ce que Maîtresse Lockley écarte les jambes, incline les hanches en avant, gémisse fort. En un éclair, toutes les images de la séance de torture de la cuisine passèrent dans la tête de la Belle – cette femme était celle qui lui avait giflé les seins – et elle vint se nourrir au fond de cette femme, toujours plus profond, presque jusqu’à mordre le mont de Vénus, et elle s’enfouit dans ce sexe d’une langue goulue, et ses hanches furent prises d’un mouvement de balancier. Enfin, Maîtresse Lockley cria, ses hanches se figèrent en l’air, et tout son corps se raidit.
— Non ! Non ! Assez !
La Maîtresse hurlait presque. Elle agrippa la tête de la Belle, l’arracha lentement d’elle, sombra en arrière dans les bras du Prince, le souffle irrégulier.
La Belle se retrouva assise sur les talons.
Elle garda les yeux clos ; elle essaya de chasser de son esprit le simple espoir d’obtenir satisfaction de son désir, elle essaya de chasser de son esprit l’image de ce pubis noir et luisant et de ne même plus penser à sa saveur capiteuse. Mais elle se passait et se repassait la langue sur le palais comme si elle n’avait pas cessé de lécher Maîtresse Lockley.
Finalement, Maîtresse Lockley se mit debout, se retourna et enlaça Richard. Elle l’embrassa, se frotta contre lui, et ses hanches furent prises d’un lent mouvement tournoyant.
Pour la Belle, ce spectacle était pénible à regarder, mais elle ne pouvait détacher les yeux de ces deux silhouettes qui la dominaient. Les cheveux roux de Richard lui retombaient sur le front et son bras musculeux pressait le dos étroit de la Maîtresse contre lui.
C’est alors que Maîtresse Lockley se retourna et, attrapant la Belle par la main, la conduisit jusqu’au lit.
— Montez dessus, dressée sur les genoux, le visage vers le mur, ordonna-t-elle, et, sur ses joues, de délicats nuages écartâtes flottaient d’exquise façon. Et puis écartez-moi ces somptueuses petites jambes, bien grand, ajouta-t-elle. On ne devrait plus avoir à vous le dire, maintenant.
La Belle obéit sur-le-champ en rampant jusqu’au côté opposé du lit, contre le mur, le dos à la pièce, comme on venait de le lui demander. La passion qui l’habitait était si débridée qu’elle ne parvenait plus à tenir ses hanches tranquilles. Encore une fois, en un éclair, elle revit les tortures de la cuisine, ce visage souriant et la petite langue blanche de la ceinture qui la giflait en s’abattant sur son téton.
« Oh, amour pervers, songea-t-elle, qui renferme tant d’ingrédients. »
Mais Maîtresse Lockley s’était allongée sur le lit, sous les jambes écartées de la Belle, le regard levé sur elle.
Ses bras s’enroulèrent autour des hanches de la Belle et, tandis que la Belle l’enfourchait, elle amena les hanches à elle, plus bas.
La Belle plongea un regard interrogateur dans les yeux de la Maîtresse, tandis qu’elle écartait les jambes, de plus en plus, jusqu’à ce que son sexe soit juste au-dessus du visage de Maîtresse Lockley, et tout à coup elle eut peur de cette bouche rouge au-dessous d’elle, autant qu’elle avait eu peur de la bouche du chat blanc de la cuisine. Les yeux, si grands et semblables à du verre, était comme ceux du chat.
« Cette bouche va me dévorer, songea-t-elle, elle va me manger vivante ! » Mais son sexe s’ouvrit et fut la proie d’une suite de convulsions affamées.
Par-derrière, les mains de Richard s’emparèrent de la Belle, de ses seins endoloris, exactement comme il s’était emparé des seins de Maîtresse Lockley, et, en même temps, la Belle sentit une secousse faire trembler le cadre du lit, puis elle vit Maîtresse Lockley se raidir et clore les yeux.
Debout à côté du lit, entre ses jambes écartées Richard avait pénétré Maîtresse Lockley, et la Belle tangua sous ce rythme rapide qui les emportait tous trois.
Mais, aussitôt, la langue chaude et délicate se dressa jusqu’à venir lécher la Belle. Elle lapait les lèvres de son pubis, en longues passes lentes, et la Belle, sous l’incroyable douceur de cette sensation aiguë, eut le souffle coupé.
Elle fit un bond, effrayée par cette bouche humide, alors même qu’elle la désirait. Mais Maîtresse Lockley lui avait saisi le clitoris entre les dents et le grignotait, le suçait, le léchait avec une férocité qui laissa la Belle interdite. La langue la poignardait, l’emplissait, les dents la mordillaient, et Richard rattrapait tout le poids de la Belle dans ses bras minces et puissants, sans que ses coups de boutoir cessent de secouer le lit sur un rythme sans faille. « Oh, comme elle sait s’y prendre ! » se dit la Belle. Mais elle perdit le fil de ses pensées, elle respirait longuement, profondément, les douces mains de Richard massaient ses seins qui avaient mal, et le visage au-dessous d’elle se pressait au creux de son vagin, la langue l’inondait, et les lèvres, cramponnées à son sexe, tiraient dessus dans une orgie de succion qui la traversa d’un orgasme déchirant.
Elle se brisa en vagues éclatantes qui la firent presque s’évanouir, et les coups de boutoir puissants du Prince ne cessaient plus d’accélérer, et Maîtresse Lockley gémissait contre la Belle, et le Prince, dans son dos, lâcha le même cri guttural.
La Belle demeura suspendue dans ses bras, épuisée.
Libérée, elle retomba languissamment sur le côté et, un long moment, demeura gisante, blottie à côté de Maîtresse Lockley. Richard, lui aussi, était renversé sur le lit, et la Belle demeura étendue dans un demi-sommeil, percevant les faibles bruits d’en bas, les voix de la Salle où l’on servait à boire et, de temps à autre, les cris en provenance de la place et les bruits de la nuit qui descendait sur le village.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Richard était à genoux et en train de nouer les cordons du tablier de la Maîtresse. La Maîtresse qui brossait ses longs cheveux noirs.
Elle claqua des doigts pour que la Belle se lève, et celle-ci sortit du lit, toute chancelante, puis remit vivement le couvre-lit en place.
Elle se retourna et leva les yeux sur la Maîtresse. Déjà, Richard était en train de s’agenouiller devant le tablier blanc comme neige. La Belle prit place à côté de lui. La Maîtresse les considéra de haut et leur adressa un sourire.
Elle étudia ses deux esclaves. Puis elle tendit la main vers le sexe de la Belle, qu’elle étreignit. Elle y laissa sa main chaude, jusqu’à ce que les lèvres de la Belle s’élargissent un peu et que cette sensation aiguë la reprenne. De l’autre main, la Maîtresse réveilla la queue du Prince, en pinça le bout, lui tapota les couilles, doucement, avec espièglerie, et chuchota :
— Allons, jeune homme, ce n’est pas le moment de se reposer.
Il laissa échapper un gémissement étouffé, mais la queue, elle, fit preuve d’obéissance. Les doigts chauds tâtèrent la moiteur entre les lèvres gorgées de la Belle.
— Voyez, cette gentille petite fille est déjà prête pour le service.
Puis elle leur releva le menton et leur sourit à tous deux. La Belle se sentit prise de vertige, faible, et totalement dépourvue de résistance. Elle leva le regard, la fixa au fond de ces jolis yeux noirs, avec humilité.
« Et dans la matinée elle va me donner le battoir sur le comptoir, se dit la Belle, comme elle le fait pour les autres. » Cette pensée ne fit que l’affaiblir un peu plus. Le bref récit de Richard revint l’envelopper, avec ses images saisissantes et vivaces : la Boutique des Châtiments, la Roue sur la place publique. Le village flamboyait dans sa tête, et elle se sentit frappée, éblouie, incapable de décider si elle était bonne ou mauvaise, ou les deux.
— Levez-vous, intervint la douce voix feutrée, marchez, et vivement. Il fait déjà nuit et vous n’avez pas encore pris votre bain.
La Belle se leva, le Prince fit de même, et elle laissa échapper un petit cri quand elle sentit le battoir de bois lui frapper les fesses.
— Les genoux levés, reprit le doux chuchotement. Jeune homme (un autre coup), m’avez-vous entendu ?
Dans la descente de l’escalier, ils reçurent une volée de coups de battoir, délivrée avec acharnement, et la Belle en fut toute secouée, le visage écarlate, frissonnante de cette passion que l’on enflammait à nouveau, puis ils furent conduits dans le jardin pour que les filles de cuisine leur donnent le bain dans les baignoires de bois, et, armées de leurs méchantes brosses et de leurs serviettes rêches, celles-ci se mirent au travail.